jeudi 28 décembre 2017

L'étrange Noël de monsieur Moi et de sa femme.










J'arrive au pavillon RW un peu avant 19h30. Cathy me l'a dit, après 19h30 c'est parfait. Je sonne, elle m'ouvre. Tu sens bon , je ne peux pas t'embrasser. Elle ne porte pas de blouse. Elle est belle. Tout en bouche et en dents. Ses cheveux sont tirés. Je suis mal coiffée m'a-t'elle dit ce matin avant de partir. Non, tu es belle, ai-je pensé. Quand tu tires tes cheveux comme ça, ils tendent ton visage. Ils brident tes yeux comme ceux d'un petit chat. Ils creusent tes joues, affirment ton menton, dressent ton cou, t'offrent de l'allure, une noblesse. T'es belle ma femme. Mais je ne lui ai rien dit. OK, je vois, il s'en fout. Non, mon amour, mais que veux tu que je te dise ? Tout est beau chez toi. Mais je n'ai rien dit.
Cathy referme la porte derrière nous, me tient la main et m'accompagne dans le bureau. Tiens, en attendant, reste là. Il y a une balance, je me pèse tout habillé. 70 kilos. Je n'ai pas pris un gramme depuis la fin de l'été. Cathy me regarde avec des lèvres qui transforment la lumière des néons en gloss de passion. T'es belle mon amour. Tu es belle n'importe quand, n'importe où, n'importe comment, mais je ne dis rien. Je suis apaisé. Je m'assois derrière le bureau au plateau de bois arrondi. Il y a un PC ouvert sur une page qui demande un identifiant et un mot de passe. Le fond est bleu. Un petit logo orange bordé de blanc indique le nom du logiciel, Sign&Go. C'est pareil au collège, mais nous, nous avons Pronote. Chaque administration possède ses codes d'entrées (rarement de sorties), mais toutes ont les mêmes formats. C'est l'uniformité dans la diversité. Autrefois l'habit du moine, aujourd'hui l'évangile selon les applications. Des petits poids identiques dans des boîtes de conserves différentes. Bientôt, nous serons de la purée vendue en super marché. Ceux qui mangeaient bio, seront au rayon bio, ceux qui mangeaient, seront au rayon gras. Personne ne se pose la question de l'internet bio ? Ou de comment marchent un Mac, un PC, Androïd, la fibre optique ? Ha bon, alors tous au même rayon. Et on brade !
Cathy vient me chercher afin que l'on puisse se griller une cigarette. Nous traversons une grande salle. Plusieurs petites tables en forment une immense recouverte de jolies nappes en papier aux motifs de fête. Les patients silencieux terminent le repas. Les aides ménagères commencent à débarrasser. Les gestes sont parfaits. C'est mon mari ! Un patient se lève et me tend la main. Je m'appelle Éric !
Arthur se précipite vers moi. Je le connais, ma femme s'est prise d'affection pour lui. Elle m'en parle très souvent. Il me tend aussi la main et me fixe d'un regard tout à la fois profond et dissout. C'est un joli garçon de 18 ans. Tu t'es coupé les cheveux ? Ça te va bien ! Il ne me répond pas pour la simple et bonne raison qu'il n'y a rien à répondre à ça. Lorsque toute la misère du monde vous a choisi comme égérie, il ne faut plus espérer l'invitation au dialogue. Certains êtres, souvent purs, sont à jamais déchirés par la malhonnêteté et la perversion des non-êtres. À 18 ans, on peut déjà avoir été tué tout en restant debout. les coupables désignés ne reconnaissent jamais les crimes lorsque les corps des victimes miment la vie. C'est l'état qui décharge ceux qui devraient payer et les soignants qui accompagnent ceux qui n'ont plus droit au banquet. Un autre patient se lève, il se fait appeler le nouveau Coluche. Il y ressemble un peu, l'humour en moins, ce qui est un peu embêtant. Il est habillé comme un poste à essence de bord de nationale. La casquette lui bouffe tout le haut du visage, son écharpe tout le bas et une paire de lunettes, le reste. C'est un Patient-Vêtement de 1,60m. Ensuite, c'est Youss, que je connais aussi. Cathy me donne souvent de ses nouvelles. Il s'approche comme un petit zombie frêle. Toute l'enveloppe du bad boy avec l'âme d'un enfant de 3 ans. Il me tend une main molle et hésitante. Les médicaments transforment les plus durs en poupées. Son regard n'est qu'une ombre d'homme. Il est vide de la tête aux pieds. Un homme désincarné, dézingué, souvent incarcéré, prisonnier à jamais de son propre malheur. Nous allons dans le jardin fumer en choeur. La Monstrueuse Parade parade dans la nuit de Noël. Ce soir, Cathy, les patients et moi-même n'avons pas de famille mais j'ai le sentiment profond d'appartenir au genre humain, et j'en profite à plein poumons, comme je fume. La cigarette chez Cathy, c'est vraiment un plus. Dans la lumière triste d'un jardin de fous, ses volutes de fumée ressemblent à des barbe-à-papa, à des manèges. Cathy qui fume, c'est une fête foraine, la vie qui reprend lorsqu'on pense qu'elle s'est arrêtée au seuil de la porte. Je suis fou de ma femme. Un Noël sans famille, c'est parfois de la poésie servie comme une bûche glacée.
Le nouveau Coluche me prend à part. Il s'assoit sur un banc jambes croisées et moi, je reste debout., Je le surplombe sans aplomb. Il parle comme Spotify diffuse de la musique sans playlist préparée, c'est aléatoire. Un morceau en chasse un autre, une ambiance casse l'autre. Je réponds ha ou ho et parfois, vous avez raison. C'est rigolo de répondre vous avez raison à une personne qui, en l'état, n'en a plus beaucoup. Je ne comprends pas tout et surtout, n'essaie pas de comprendre. Parfois, il faut se laisser emporter, lâcher prise. Comme certains dansent avec aisance sur n'importe quels rythmes, je laisse mon esprit chalouper sur le flow de paroles du rappeur malgré lui. C'est agréable. Je pourrais presque me surprendre à bouger du bassin et pourquoi pas « daber ». Je ne serais pas là, il jouerait la même partition, en boucle, en boucle, en boucle. Je regagne la grande salle, ma femme a préparé une vraie playlist sur Spotify. Elle laisse son portable à un patient qui s'improvise DJ. Du rap, des chants de Noël créoles, du Charles Aznavour, du Elvis, du Sinatra et bien entendu du Johnny, les patients en raffolent, comme ils raffolent de la vinasse. Ma femme et moi n'avons rien de Johnny n'en déplaise à Macron. Sa mort nous rappelle simplement combien il a fait du mal à la variété, au rock, à l'image des States (même si elle n'avait pas besoin de lui), au cuir, au jean, aux Santiags, à la banane, aux peaux tatouées, aux Harley, au théâtre, au cinéma, à la syntaxe, au fisc et même, à titre posthume, au Téléthon, ce qui est une prouesse. La mort de Bowie nous a rendu bien plus tristes. Surtout ma femme qui, n'en déplaise à Macron, a quelque chose de l'homme venu d'ailleurs. Lorsqu'on met en scène sa propre mort dans un album aussi fulgurant que Black Star, on en vient à rêver d'un prochain écrit au ciel et diffusé par le cloud via Spotify. Certains ont la voix d'outre-tombe, d'autres celle des étoiles.
Pour ses patients, ma femme sait mettre ses goûts musicaux entre parenthèses. Soigner, c'est s'oublier pour exister un peu plus dans l'exercice de sa fonction. Cathy entraîne un patient sur la piste dans un rythme endiablé de Kuduro. Elle danse comme une déesse et tous ceux qui dansent avec elle, dansent comme des dieux. Moi, j'écris ces lignes, puis je dessine. Éric s'approche et me demande si je suis artiste. Je réponds que je suis prof d'arts. Il me dit que c'est pareil. Non, si j'étais artiste je ne serais pas professeur. J'ai sans doute des talents de pédagogue, très peu d'artiste. Et je pense, sans le lui dire, soit tu es Bowie, soit tu es Johnny. Ils sont artistes tous les deux. Il me tend la main et me félicite pour ma femme. Je lui réponds que je n'y suis pour rien. Que je ne suis pas son créateur. Mais que je suis très touché par l'attention qu'il porte à la personne qu'il conçoit comme mon œuvre. En 25 ans d'hôpital psychiatrique... Je l'interromps en lui tendant la main, félicitations. Y'a vraiment pas de quoi, j'ai pas fait exprès. Je n'ai jamais rencontré une infirmière comme Cathy. Elle m'a fait beaucoup de bien. Vous voulez que je vous dessine ? Il prend la pose, assis comme un roi sur une chaise d'hôpital. Je peux respirer quand même ? Vous faites ce que vous voulez. Puis il me demande. Vous savez combien on a de profils ? Deux, je suppose ! Non, trois, il y a le profil psychologique ! Ha, c'est pas bête. Et je joue de la surenchère. Et si vous avez Facebook, il y en a quatre. Bien vu ! Je déchire la page et lui offre le dessin. Je lui dis qu'il est beau. Il ne se reconnaît pas, mais le fait que je le trouve beau le rassure parce qu'il veut se lancer dans une carrière de comique et que sur scène, c'est mieux d'être à son avantage parce qu'il y a beaucoup de concurrence. Il ouvre son portefeuille et y range son portrait avec délicatesse et respect, il semble admirer l'icône qu'il n'est pas encore devenu. Il referme les deux battants de cuir noir et glisse l'objet dans la poche intérieure de sa veste. Là, près du cœur, comme ça, je le fais vivre.
Plusieurs patients désirent soudain se faire tirer le portrait. Un grand dégarni, avec un visage qui semble avoir été pressé dans un étau de souffrance s'approche et soulève sa manche jusqu'à l'épaule. Vous pouvez me terminer ce tatouage ? C'est quoi ? Un épervier. Ha bon, je le vois pas. Bè, là c'est le bec et là c'est les ailes. Non, là ce sont les ailes et là, le bec. Non, là c'est le bec... bla, bla, bla. Le dialogue de sourds dure quelques minutes. Je suis désolé, je ne vois pas la même chose que vous. Si vous voulez, je vous dessine un lion ?! Il remonte son autre manche. Il a une jolie peau avec une veine saillante sur le biceps. Il a pas assez de cheveux ! Vous voulez dire crinière ? Vous pouvez me faire plus de cheveux ? Alors, je fais un lion qui ressemble au leader des Bee Gees dans l'époque flamboyante du disco. Il est content. Pendant ce temps, ma femme a fait un grand demi-cercle avec les chaises et un patient joue de la guitare pour les autres. Il a une belle gueule de Rocker. C'est un vrai, un abîmé. Ce n'est pas du Johnny ou alors du Cash. Ferrer, Renaud, Moustaki, Cabrel dans une bouche de souffrance, ça a de la gueule. Même Hallyday, dans ces moments là, trouve grâce à mes oreilles. Les patients s'endorment les uns après les autres.Ma femme est dispensée de relève par ses collègues. Elle a assez donné pour la préparation des festivités. Elle me prend par la main. Nous saluons les derniers éveillés. Nous passons par les vestiaires. Elle récupère son sac et y glisse sa blouse blanche pas portée et encore pliée à ma façon. J'aime plus que tout repasser ses uniformes sur lesquels sont inscrits son prénom, notre nom et sa fonction. C'est participer par procuration à sa fabrique du bonheur pour les autres. La fête foraine, une folie organisée.


Dans la voiture, sur le chemin du retour, je pose ma main sur son genou en pressant à peine mes doigts pour sentir la chaleur de sa peau sous le jean qu'elle porte comme personne d'autre au monde. Elle pose sa tête sur mon épaule. Dans le rétroviseur, je vois qu'elle me regarde avec tendresse. Presque personne sur la route. Mais déjà nous deux, Léonard Cohen, Bowie, Brigitte Fontaine, Lavilliers, du rap pour la danse des déesses et des dieux. Une bouffée d'oxygène dans la bouche...

3 commentaires:

Anonymous Anonyme a dit...

Sublime texte. Une belle leçon d'amour.

28 décembre 2017 à 16:26  
Anonymous Anonyme a dit...

Un très beau texte en effet. C'est un Noël étrange et émouvant, Bravo!
Fidèle lectrice.

29 décembre 2017 à 12:02  
Anonymous Anonyme a dit...

Quand on écrit comme ça, on fait un roman!

31 décembre 2017 à 11:29  

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